Les âmes d'Atala

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L’hypothèse  assurancielle

Cette semaine, pour la dernière des Feuilles de cette série, il s’agit de creuser la question du paradigme assuranciel qui s’installe comme modalité de gestion la plus efficace, et devient la boussole des dispositifs de contrôle et de répression, mais aussi du système de « l’assurance chômage » (qui assure l’Etat et plus du tout les travailleurs risquant de perdre leur salaire), et qu’on a vu à l’œuvre de manière évidente dans la gestion du soin pendant la crise sanitaire.
https://lesfleursarctiques.noblogs.org/files/2020/07/LFA-FA06.pdf

Pour cette sixième Feuille Antarctique, nous avons réuni un certain  nombre de pistes pour réfléchir à  l’« hypothèse  assurancielle  »,  à  laquelle  nous avons déjà consacré quelques discussions et projections par  le  passé.  Il  ne  s’agit  pas  de  donner  le coup d’épée final aux systèmes assuranciels  inventés pour que les salaires garantissent un minimum de chômage à ceux qui ne travaillent plus. L’assurance chômage, en tant que protection des  travailleurs  entre  eux,  est  bel  et  bien  morte,  et  c’est un nouveau paradigme que nous essayons de critiquer ici, un paradigme où ce qui cherche à  s’assurer  c’est  le  capital  et  les  Etats  eux-mêmes,  gérant nos vies, nos désirs et nos difficultés comme ils gèrent les aléas climatiques ou  géopolitiques. Nous voudrions donc par là désigner une certaine tendance  des  sociétés  gestionnaires à  développer  de plus en plus de moyens  intellectuels et pratiques visant à fonder leurs décisions sur des prédictions, des anticipations, dans le but d’optimiser le profit et de minimiser les  pertes, appliquées à de plus en plus  de  domaines  en  s’imposant  de  plus  en  plus  dans  nos  vies.

En  effet,  depuis  l’avènement  des sciences informatiques appliquées à  la gestion de données (big data, IA, etc.), une certaine tendance qui préexistait déjà dans la gestion capitaliste et étatique des existences humaines va s’accentuant : il s’agit d’optimiser les usages de la « matière première » dont disposent les sociétés, et plus spécifiquement ce  capital  essentiel  que  représente  la vie humaine, et donc de la connaître à fond, d’en scruter les  moindre aspects pour adapter sa rentabilisation au plus près de sa réalité concrète. D’où l’importance prise par l’informatique, qui permet d’accumuler  des données et de les traiter à un tout autre  niveau.  Alors,  il  s’agit  bien  sûr  d’un  projet  dystopique, et à cette accumulation  de données ne  correspond aucun dispositif  sans faille de traitement qui nous ôterait tout possibilité de révolte. Ce nouveau « savoir » reposant essentiellement sur les probabilités  et  sur  la  modélisation  d’immenses suites d’événements possibles (avec tout ce que cela implique comme vision de la vie, étant donné  que ceux qui se chargent de modéliser la vie humaine sont aussi ceux qui prétendent l’organiser,  la  gérer,  la  rationaliser) offre évidemment de tous  nouveaux terrains aux diverses fonctions répressives de l’État ; et nos chers « décideurs » ne s’y trompent point, qui se lèchent les babines en  attendant de faire passer ces immenses machines de savoir-pouvoir sous leur houlette.Mais  il  n’y  a  pas  que  les  hommes  gris  de  la bureaucratie  qui  frétillent  sur  leurs  sièges  en acier  chromé.

Globalement,  tout  ce  que  notre monde  peut  produire  en  espèces  sordides  se  retrouve  au  grand  banquet  de  la  société  assurancielle,  pour  des  réjouissances  apparemment  sans  fin   : les grandes entreprises, les instituts de sondage, les chercheurs en sciences sociales, les « intellectuels »  (philosophes,  éditorialistes,  et  tant d’autres), et les compagnies d’assurance  évidemment,  dont  les  raisonnements  deviennent  la  matrice des logarithmes de gestion de l’ensemble de la société et caetera (1). La solution proposée à chacun est de s’adapter à cette nouvelle normalité pour se brancher sans accroc à l’ensemble, et tout ce petit monde s’accorde pour penser que l’homme est un agent  rationnel  dont  le  but  ultime  est  de  se  faire  fructifier  comme  un  capital,  en  cherchant avant toute autre considération à sécuriser son présent et son avenir. François Ewald, qu’on croisera à plusieurs reprises dans ces pages et dont le parcours est à ce titre fort significatif (voir note 1), développe même toute une anthropologie autour de la nature humaine qui se retrouve assimilée à la raison prédictive. La société assurancielle pense tout prévoir à partir d’une pensée du risque, des  probabilités, et de la prédiction. A ce titre, tout en étant hyper rationalisée par des algorithmes divers, la pensée de la  société  assurancielle  revient  à  une  conception finalement très religieuse, puisque la causalité n’a plus d’importance et qu’il s’agit de se donner les moyens de prédire l’avenir tout se prémunissant des aléas inévitables du hasard. En effet, elle pré-vient jusqu’au risque de la non connaissance du risque : c’est de la faute de l’agent si il ne se rentabilise pas, puisque ne pas rentabiliser un capital, c’est nuire à la société.Mais cette tendance à « l’assurancialisation » de la société n’est pas  seulement cette philosophie qui cloue tout changement à un avenir sécurisé, c’est aussi une réalité pratique, concrète, en train de se construire sous  nos yeux et de nous attraper dans ses rouages : depuis l’utilisation, par exemple, de l’algorithme de localisation Google par la police américaine (témoin l’histoire de ce monsieur qui eût le malheur de passer en vélo près d’une maison  cambriolée  au  même  moment,  et  via sa  localisation, le voilà qui termine dans le dossier de l’enquête à titre de suspect) jusqu’à la rentabilisation des « fragilités » de certains chômeurs grâce  à  des  nouvelles  dispositions  contractuelles  (parce qu’il y a de la place pour tout le monde dans  le  monde  merveilleux  du  salariat),  en  passant par l’obligation légale
d’installer un dispositif  anti-oubli des bébés en Italie (c’est vrai que le problème est moins d’oublier un bébé que de ne pas installer un dispositif  pour s’en prémunir, au cas où, on ne sait jamais), les logiques assurancielles imposent ainsi des standards de contrôle de soi et des autres, et tendent à laisser les individus les plus seuls possibles face aux institutions en individualisant les calculs de risque, les informations, et par conséquent les obligations et les peines.

Et puis évidemment, l’épidémie du COVID, le confinement et les états d’urgence sanitaires font sauter des verrous chez les gestionnaires et leurs adorateurs, qui s’en donnent à cœur joie depuis ces quatre derniers mois : du côté de la justice, passage  en  douce  (par  décret)  du  dispositif   DataJust, un logiciel d’algorithmisation de l’attribution des peines (c’est vrai qu’entre un magistrat et  un  logiciel,  le  logiciel  assure  bien  mieux  la  sacro-sainte impartialité de la justice), du côté gouvernement, on commence à se dire, en voyant la débâcle de l’économie, qu’il vaudrait mieux  habituer  la  population  à  une  surmortalité  liée  au  COVID  plutôt  que  de  reconfiner  (avis  n°7  du conseil scientifique) ; et dans ce joyeux
climat où les pires infamies volent dans tous les sens comme les confettis de la piñata qu’on a enfin pu crever (la piñata, c’est la réticence du « citoyen » à se voir privé de ses « libertés » en temps «normal »), évidemment, le chœur des « intellectuels », toujours prêt  à s’extasier  du  moindre  geste  de  proto-Etat  ou de proto-IA, se répand en ravissements et postures héroïques qui ont de quoi faire froid dans le dos (on a joint à cette feuille deux exemples particulièrement repoussants de cette étrange pratique qui consiste à accepter l’ordre du monde tout en se désolant de certaines de ses conséquences : le premier, « Extension du domaine du tri », le second, « Si l’existence m’était comptée »). La pandémie a mis à nu certains de ces mécanismes, et le pragmatisme qui y est associé ne s’embarrasse même plus de mensonge éthique : le tri des vies, c’est  comme  ça  ma  bonne  dame…  et déjà  que l’austérité sévit, si on se mettait en plus en croisade de  soigner  des  malades  probablement  ou  certainement  improductifs  (les  vieux  et  les  fous  par  exemple), le monde irait à sa perte. Et c’est ainsi que pour le plus grand intérêt de tous, le samu a cessé de se déplacer dans les Ehpad, décision rapide, peu coûteuse et finalement fort rentable.Seulement, la vie est plus compliquée que le fantasme d’un socio-biologiste, et tout ce qui vit déborde toujours les petites cases bien pensées de la gestion. C’est pourquoi nous avons joint à cette Feuille la présentation d’une discussion aux Fleurs Arctiques sur la gestion et les perspectives pour se donner les moyens de l’attaquer ; ainsi que la présentation du cycle du ciné-club sur les kaijus, parce qu’après toutes ces vomissures grisâtres à la sauce assurance, on aurait bien envie de voir Godzilla fondre sur une métropole.

1 – Avec pour maître de cérémonie F. Ewald, « philosophe » passé du maoïsme soixante-huitard et du cercle de Foucault jusqu’au MEDEF et au conseil aux assurances, le tout en justifiant cet apparent grand écart par sa pensée de la société assurancielle, qu’il appelle de ses vœux ; la crudité et le  cynisme de l’éloge ayant le mérite de faire réfléchir ceux qui cherchent encore la vie, l’amour et la poésie, nous donnons de ce charmant monsieur deux extraits, augmentés d’une introduction rédigée par nos soins

Section 1 : L’hypothèse assurancielle
Introduction aux deux textes de F. Ewald.
Synthèse de « Assurance, prévention, prédiction…  dans l’univers du
Big Data », F. Ewald (2012)
Rapport pour l’Institut Montparnasse :
http://docplayer.fr/2633923-Assurance-prevention-prediction-dans-l-univers-du-big-data.html
Extrait de « La « société assurancielle » et son avenir », F. Ewald
(2012). Chap.I du rapport « Assurance, prévention, prédiction… dans
l’univers du Big Data » pour l’Institut Montparnasse :
http://docplayer.fr/2633923-Assurance-prevention-prediction-dans-l-univers-du-big-data.html
La révolution est-elle soluble dans la gestion des risques ? Appel à
discussion des Fleurs Arctiques (discussion du vendredi 11 janvier
2019):
https://lesfleursarctiques.noblogs.org/files/2020/06/LFA-FA03-1.pdf

Section 2 : Dernières nouvelles de la société assurancielle
Quelques brèves, à lire dans le pdf

Section 3 : Odes à la gestion de crise
Extension du domaine du tri, C. Lefève (20/04/2020) Publié sur
AOC.mediahttps://aoc.media/analyse/2020/04/19/extension-du-domaine-du-tri/
Si l’existence m’était comptée…, C. Gollier & J. Hammitt
(05/04/2020)Publié dans Le Monde :
https://www.tse-fr.eu/fr/si-lexistence-metait-comptee

Section 4 : Gros monstres
Cycle sur les kaijus, ciné-club des Fleurs
Arctiques.https://lesfleursarctiques.noblogs.org/?p=515

Voilà pour cette dernière livraison de la première série de Feuilles « post-confinement ». Bonne lecture et au plaisir d’en parler lors des permanences qui ont désormais lieu le dimanche de 16h à 20h pour juillet et août.

Les Fleurs Arctiques

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8/07/2020

« RIP Claude Joan Crawford »

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