Lunes décadentes
Ô lune, fais surgir…
« Cantiques à la lune »
Par l’amour, 1904
A Monsieur Pierre Loti.
Ô lune, fais surgir, lune aux odeurs suaves,
Des marais langoureux où traîne ta clarté,
Des écluses filtrant une écumeuse bave,
Des ruisseaux étalant leur blême nudité,
Lune, fais s’élever, langage intelligible,
Ces parfums sensuels dont j’aime à m’enivrer,
Révélateurs lointains d’un monde inaccessible
Où nous pouvons par eux un instant pénétrer.
Ô lune qui promets des délices perverses,
Répands tes lents reflets sur les genêts fumeux ;
Leurs groupes incertains que ta pâleur traverse
Ont des enlacements de couples amoureux :
Corps blancs, corps enivrés ! — Ô lune aromatique,
Tels les rameaux des houx, mon coeur est saturé
De ton baume fluide et, prêtresse extatique
Que sourdement possède un délire sacré,
Je me tiens dans la nuit où coule ton haleine,
Pressentant épuisée au souffle qui m’atteint
Et qui monte vers toi des prés et des fontaines,
Les voluptés sans borne et dont mon âme a faim.
Marie Dauguet
Hécate
A travers le voile, 1902
La lune, certaine nuit, saigne,
Rouge d’on ne sait quel affront;
Tout un flot ténébreux la baigne,
Un débordement d’Achéron.
Hécate alors, dans ce domaine
Des ombres, cher aux meurtriers,
Vient, pour chasser la race humaine,
Découpler ses noirs lévriers.
Leur course en silence s’effrène
A travers l’abîme mouvant;
Ils vont, accompagnant leur reine,
Au gré des caprices du vent.
Et quand la bête est éventrée,
Que les derniers os sont rongés,
On les voit, après la curée,
Fixer leurs profils allongés
De loups sur le disque écarlate
Où, déposant son carquois d’or,
Rêveuse, leur maîtresse Hécate
Auprès d’eux se couche et s’endort.
Marie Dauguet
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1/05/2026