Entre autres moyens d’entrer dans l’univers littéraire russe de Nina Gourfinkel, s’impose le binôme que constituent Tolstoï et Dostoïevski. Voici comment, dans les biographies qu’elle leur a consacrées, l’un parle de l’autre — alors que, “quoique contemporains”…
En commençant par ce “détail curieux” :
La comtesse Sophie Andréëvna, femme de Léon Tolstoï, qui, elle aussi, gérait les affaires éditoriales de son mari, fit spécialement connaissance d’Anna Grigorievna Dostoïevskaïa pour lui demander des conseils. Quant aux deux écrivains, bien que contemporains et suivant avec une jalousie attentive leur production respective, jamais ils ne se rencontrèrent. […]
Le style élaboré par les grands prosateurs russes : vaste et lent écoulement du récit d’un Tolstoï, élégance soigneusement équilibrée d’un Tourguénev, ton net et mesuré d’un Gontcharov, sur lesquels se modelaient les di minores [dieux mineurs] de la littérature romanesque, ne convenait pas aux analyses de l’homme moderne dans un monde en mouvement – sujet de Dostoïevski. À cette prose en quelque sorte épique, il opposait une écriture rapide, apparemment négligée, d’une syntaxe embrouillée, chargée d’inversions, de répétitions, d’incidentes, d’un emploi immodéré de prépositions, d’interjections et surtout de pronoms indéfinis qui, insérés dans cette cadence haletante, confèrent au récit une nuance incertaine, à la fois fascinante et agaçante.
Gorki raconte combien cette manière irritait Tolstoï :
“Dostoïevski écrit abominablement, disait-il. Je suis sûr que c’est volontairement, par coquetterie, qu’il s’efforçait de faire laid. Il le faisait à l’esbroufe… Je pense qu’il déformait exprès certains mots, parce que c’étaient des mots étrangers. On trouve chez lui des maladresses impardonnables…”
Il est édifiant de compléter ces critiques par le jugement porté par Tolstoï sur l’homme Dostoïevski :
“Il lui eût fallu étudier la doctrine de Confucius ou des bouddhistes, cela l’aurait calmé… C’était un homme d’une chair violente ; quand il se fâchait, des bosses apparaissaient sur sa calvitie et ses oreilles bougeaient. Il sentait beaucoup de choses mais pensait mal, il avait appris à penser auprès de ces fouriéristes, Pétrachevski, etc. Ensuite il les a haïs toute sa vie. Il avait dans le sang quelque chose de juif. Il était ombrageux, pétri d’amour-propre, lourd et malheureux. C’est étrange qu’on le lise tant, je ne vois pas pourquoi. Ce qu’il a écrit est dur et inutile, parce que, pour tous ces Idiots, Adolescents, Raskolnikov et le reste, ce n’est pas ainsi que cela s’est passé, c’était beaucoup plus simple, plus compréhensible.” […]
Tolstoï n’a rien créé qui pût prétendre à faire figure d’un système philosophique. Il ne s’éleva jamais au-dessus de quelques règles de conduite dont la nature négative demeura réfractaire à l’élaboration d’un ensemble harmonieux. Comme le caractérisait Dostoïevski, Tolstoï était
“un de ces esprits russes qui ne voient clairement que ce qui est planté devant leurs yeux et qui, pour cette raison, foncent droit devant eux. Il semble qu’il leur soit impossible de tourner le cou pour distinguer ce qui est de biais, mais qu’il leur faut pour cela se retourner tout entier. Aussi, quand ils le font, il leur arrive de dire juste le contraire de ce qu’ils disaient auparavant, car, de toute façon, ils sont rigoureusement sincères.”
On ne saurait assez s’émerveiller de la perspicacité de Dostoïevski, quand on pense que ces lignes furent écrites en 1877, c’est-à-dire la veille de l’apparition de Confession, où précisément Tolstoï se mettait à dire “juste le contraire”.
D’ailleurs, Tolstoï lui-même notait dans son Journal : “Pourquoi dire des subtilités quand il reste tant de grosses vérités à dire ?“ Et il traite la vie, à commencer par la sienne propre, comme une série de “grosses vérités”, sans nuances, en confessant :
“Je ne puis me rappeler ces années sans horreur, dégoût et une sincère douleur. Je tuais des hommes à la guerre, je les provoquais pour les tuer en duel ; je perdais aux cartes et mangeais le travail des paysans ; je les condamnais à des peines, je forniquais, je fraudais. Mensonge, vol, libertinage, ivrognerie, violence, meurtre… Pas de crime que je n’aie commis, et pour tout cela mes contemporains me louaient, me considéraient et continuent à me considérer comme un homme relativement moral.”
Tolstoï a appliqué ici sa terrible réduction à l’ordinaire à sa propre vie “normale” de noble, d’officier, de propriétaire foncier, et elle est apparue comme une série de meurtres, de vols et de fornications. […]
Dostoïevski commence Les Possédés en février 1870, croyant en avoir fini en automne. Son thème l’accapare bientôt totalement, et le moment vient où, comme chaque fois qu’il entre au vif de son sujet, il se met à le considérer comme le plus important de tous ceux qu’il ait jamais abordés. Mais laissons-le raconter l’histoire de cette transformation, dans une lettre à sa nièce, datée d’août 1870. C’est à elle qu’il ouvre le plus volontiers son cœur :
“Le roman que j’avais commencé était très original et devait être long, mais sa conception était d’une nature assez neuve pour moi, et c’était bien présomptueux que d’espérer la maîtriser. Je n’y réussis pas. Le travail marchait mollement et je sentais une faille capitale que je ne parvenais pas à déceler. En juillet… j’eus une série de crises comitiales (hebdomadaires). J’en fus si ébranlé que pendant un mois je ne pus songer au travail, ce qui eût été dangereux.
“Voici que l’ayant repris il y a deux semaines, je découvris soudain ce qui clochait, où était l’erreur, et dans un élan d’inspiration, m’apparut spontanément un nouveau plan du roman, parfaitement harmonieux. Il fallait tout changer ; sans hésiter, je biffai tout ce que j’avais écrit (une quinzaine de feuilles d’imprimerie) et recommençai à la première page. Le travail de toute une année était anéanti. Oh ! Sonetchka, si vous saviez combien il est dur d’être écrivain, de supporter ce destin ! Si, pour écrire ce roman, je disposais de deux ou trois ans matériellement assurés, comme Tourguénev, Gontcharov ou Tolstoï, je suis sûr que j’écrirais une œuvre dont on parlerait encore dans cent ans !”