Possédées au couvent, procès de sorcières mal-aimées

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Aix-en-Provence, Loudun, Louviers, Auxonne : au 17ᵉ siècle, plusieurs affaires de possessions sèment la terreur dans les couvents. Toutefois, les explications proposées par les médecins et les juristes occultent régulièrement les agressions sexuelles et les viols subis par les religieuses.
- Marianne Closson, maîtresse de conférences en littérature française du 16ᵉ siècle, spécialiste de l’imaginaire démoniaque et des récits des possédées
Que se passe-t-il dans les couvents au 17ᵉ siècle, pour qu’il y ait tant de cas de possessions ? L’affaire Gaufridy à Aix et Marseille, l’affaire des démons de Loudun, l’affaire Magdelaine Bavent à Louviers, en Normandie… Il y a du travail pour les inquisiteurs et les exorcistes !
Pas du gâteau : Madeleine et Gaufridy
Aix-en-Provence, 1609. Madeleine de Demandols, religieuse au couvent des Ursulines, est prise de spasmes étranges ; quelques jours plus tard, elle détruit un crucifix lors d’une confession. Elle accuse un prêtre, Louis Gaufridy, de l’avoir ensorcelée et de l’avoir emmenée au sabbat, c’est-à-dire une assemblée de sorcières qui se consacrerait à des rituels démoniaques. Elle passe toutefois sous silence avoir été violée par le prêtre, probablement par peur de discréditer son ordre, encore jeune – l’ordre de Saint-Ursule est fondé en 1535. Pour le couvent, il n’y a en tout cas aucun doute : Madeleine de Demandols est possédée. Elle est donc envoyée dans le massif montagneux de la Sainte-Baume pour y être exorcisée. Mis en scène, ces exorcismes cherchent cependant moins à faire disparaître le démon qu’à fournir un spectacle de prédication au public qui vient y assister : à l’écoute du démon, les spectateurs, encore traumatisés par les guerres de religion, peuvent corriger leurs travers, ceux-là même que vante le démon.
L’affaire Gaufridy n’est ni la première, ni la dernière accusation de possession. En revanche, elle inaugure une série d’affaires, entre le début et le milieu du 17ᵉ siècle, à la structure similaire : un prêtre-sorcier, soupçonné d’être trop libertin, provoque la possession d’une religieuse – qui l’accuse en retour. Dès lors, les procès sont aussi un moyen de punir les écarts du prétendu sorcier et de purifier l’Église de l’intérieur. Dans le cas de l’affaire Gaufridy, les démarches menées en interne se révèlent insuffisantes. Sébastien Michaëlis, prêtre dominicain, ancien ligueur et démonologue, mobilise ses réseaux temporels – c’est-à-dire liés au pouvoir civil. La possession devient une affaire publique.
Magdelaine Bavent, c’est pas sorcière
Un peu plus de trente ans plus tard, l’affaire de Louviers (1642-1647) se déploie selon la même structure. La possession a beau s’opérer en Normandie, les acteurs conservent des rôles similaires : Magdelaine de Bavent accuse un prêtre, Mathurin Picard, de l’avoir ensorcelé. Dans son autobiographie, la religieuse raconte les événements ; elle souligne, en particulier, avoir été violée par Picard, seul homme à pouvoir entrer dans le couvent, en raison de sa fonction de confesseur. Marianne Closson, spécialiste de l’affaire de Louviers, explique : “À plusieurs reprises dans son texte, Magdelaine Bavent évoque le fait qu’elle veut un autre confesseur. [Elle a neuf ou dix ans lorsqu’elle est agressée sexuellement pour la première fois.] On voit ici bien le problème du consentement ici : au 17ᵉ siècle, la femme est toujours considérée comme consentante ; elle ne peut pas penser autrement.” Le mot “possédée” prend alors un second sens : “Possédée, c’est aussi sexuellement”, conclut Marianne Closson.
Sous la pression des exorcistes, Magdelaine de Bavent accuse le vicaire et successeur de Picard – mort depuis –, un dénommé Thomas Boullé. En 1647, Thomas Boullé et la dépouille du défunt prêtre, exhumé entre-temps, sont brûlés sur un bûcher. Une partie du public est pourtant insatisfait et accuse désormais la religieuse de sorcellerie. Magdelaine de Bavent n’était précédemment qu’une possédée. Marianne Closson explique : “On l’associe au Moyen Âge, mais il n’y a pas encore de chasse au sorcière [à ce moment-là] : il y a des sorcières exécutées, mais ce sont des femmes qu’on accuse d’avoir jeté des maléfices. Le grand changement, à partir de la fin du 15ᵉ siècle, c’est que les sorcières sont accusées d’avoir participé au sabbat, c’est-à-dire de s’être donné au diable – et donc d’avoir adhéré à l’hérésie diabolique. Dès lors c’est un crime de lèse majesté divine.” La possédée devient sorcière.
Pour en savoir plus
Marianne Closson est maîtresse de conférences en littérature française du 16ᵉ siècle, spécialiste de l’imaginaire démoniaque et des récits des possédées.
Ses publications :
- Magdelaine Bavent, religieuse au couvent de Louviers, Procès en sorcellerie et autobiographie, édition critique par Marianne Closson et Nicole Jacques-Lefèvre, Éditions Jérôme Millon, 2023
- L’Imaginaire démoniaque en France (1550-1650). Genèse de la littérature fantastique, Droz, 2000
Références sonores
Lectures et extrait de film
- Lecture du Marteau des sorcières (1486) par Yves Fabrice, France Culture, 5 février 1998
- Lecture d’un extrait de l’Histoire de Magdelaine Bavent (1652), par Oriane Delacroix
- Extrait du film Benedetta réalisé par Paul Verhoeven, 2021
Archives INA
- L’Affaire Gaufridy, ORTF, 9 avril 1974
- Extrait la scène 3 de l’acte I de Macbeth, interprétée par Annie Cariel, Denis Kerny et Lucienne Lemarchand, 20 septembre 1949
- Discussion entre Jeanne Favret et Robert Mandrou à propos du rôle des juges et des magistrats dans les histoires de sorcellerie, France Culture, 3 février 1974
- Michel de Certeau à propos des possédées de Loudun, France Culture, 11 février 1971
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15/06/2025