Lettre de Huysmans à Théo Hannon
19 décembre 1881
Je suis plongé dans un formidable ennui de notes. Je prépare un roman intitulé Le Gros Caillou – avec toutes les ouvrières de la manufacture des tabacs, les soldats de l’intendance, les maquereaux de Grenelle, les bordels de l’École militaire, tout un immense quartier de troupes fourmillant de bastringues, de repaires de filous et d’assassins. J’ai en plus la reliure, car mon héros sera relieur d’art – Vous voyez d’ici la terrible tâche, le monceau de notes, les vagabondages dans cet immense quartier, c’est effrayant – Enfin je me suis ménagé des alliances parmi les ouvrières des tabacs, j’ai fait la connaissance d’un maquereau, et je dois être mis en rapport avec un forçat libéré. Tout cela me coûte fort cher, car je paie à dîner à des blanchisseuses du gros caillou, je gave de vin et de bière un tas de salauds dont j’ai besoin. Je voudrais faire ce livre, avec une justesse de vérité étonnante ; saisir la langue de ce monde-là – enfin serrer la nature du plus près qu’on ne l’a encore fait, en entourant toute cette ordure d’un cercle artistique, un décor des plus fouillés. Je vois au moins une année de travail pour un livre pareil ; sans compter les énormes difficultés que je prévois. Enfin, dans mon amas sans cesse croissant de notes, je commence à voir un peu clair ; d’ici à un mois, je me mettrai à l’écriture.
Image : Huysmans photographié par Frédéric Boissonnas et André Taponier, vers 1900.
Huysmans est l’auteur de le plus cité dans Les Lunes décadentes, ICI.