Les âmes d'Atala

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28/01/2011

Un glossaire

Un glossaire

Donc, les décadents se sont imaginer de dresser leur vocabulaire ; et ils en ont formé un petit livre d’une centaine de pages [Petit glossaire pour servir à l'intelligence des auteurs décadents et symbolistes / Jacques Plowert (Paul Adam, Félix Fénéon,…).– Paris : L. Vanier, 1 888.– In-12, IV-99 p.]. Sûrement, l’idée était prétentieuse et puérile. Même à considérer la quantité seule, et non la qualité, ce que les décadents ont ajouté de mots à la langue française est bien peu de chose. Si Hugo eût voulu dresser le lexique des mots qu’il avait mis ou remis en honneur, des termes techniques et rares qu’il avait employés, il serait arrivé à un tout autre total. J’ouvre un de ses contes (le Beau Pécopin) et j’y trouve les mots jordonner, métail, laneret, sandastre, chrysolampis, capercalzes, tartaret, tadorne, miramolin, et cent autres avec quoi je suis sûr que j’embarrasserais fort M. Gustave Kahn, si je m’avisais de l’arrêter dans la rue pour lui en demander le sens.

Tous ces mots, Hugo ne s’est jamais avisé de les réunir. Il avait d’autres chats à fouetter. Et d’ailleurs il combinait ses phrases de telle façon, et ces mots y étaient si bien éclairés par ceux d’alentour, que tout en produisant l’effet d’étonnement que le poète cherchait, nulle part ils n’inquiétaient l’esprit, ni ne nuisaient à l’absolue clarté du style. Nos décadents ont employé infiniment moins de vocables rares, mais ils attachent une tout autre importance à ceux qu’ils ont employés, et ils les ont voulu grouper. Tout compte fait, je les remercie pour ma part. Car leur livre m’a été une preuve de plus d’une chose que je savais déjà, m’a rendu certain d’une autre que je soupçonnais, et m’en a révélé une troisième que je ne soupçonnais point du tout, et qui m’a pénétré de surprise et de joie.

Ce que je savais déjà, c’est qu’il n’y a point, à vrai dire, d’école décadente. Ceux qu’on nomme décadents ont en commun un grand désir d’étonner le public. Mais il n’ont rien de commun après cela, – rien, ni les théories, ni la façon de sentir, ni le style. Il m’est arrivé déjà de vous le dire, et ce glossaire en est la plus complète démonstration qu’on pût rêver. Tout d’abord M. Paul Verlaine et M. Mallarmé y paraissent à peine. Ces deux écrivains, s’ils en usent de façon tout à fait spéciale, usent pourtant du vocabulaire de tout le monde. Et pour les écrivains dont les noms reviennent ici à toutes les pages, M. Moréas, M. Gustave Kahn, feu Jules Laforgue, il suffit de parcourir le lexique pour s’apercevoir tout de suite que leurs étrangetés n’ont aucun lien entre elles.

Les « mots rares » de M. Moréas sont tout bonnement des mots du moyen âge, et souvent des noms de choses (gone, targe, citoles, coulpes, caldonies, papemors). Nul n’hésiterait à employer ces mots dans une nouvelle ou dans un poème dont l’action se passerait au moyen âge. S’il y avait « décadence » ce ne pourrait être que dans le fait de les employer hors de propos… Et les mots de Jules Laforgue sont presque toujours des mots inventés de toutes pièces, des barbarismes à tournure triviale (s’engrandeuiller, vidasser…).

Essayer un peu d’unir ces vocables-là à ceux de M. Moréas. Construisez, par exemple une phrase mélancolique et symbolique où il soit question d’une gone qui s’engrandeuille et de coulpes qu’on vidasse : et vous verrez l’effet. Ce sont là deux vocabulaires tout à fait distincts, et que nul ne mêlera jamais dans une œuvre. On aura beau les brouiller ensemble comme deux jeux de cartes, on n’aura point le vocabulaire d’une école. On aura simplement un lexique de la langue de M. Moréas, un lexique de la langue de Jules Laforgue, mêlés l’un dans l’autre de façon tout à fait inutile et baroque.

La chose que je soupçonnais, c’est que ces profonds innovateurs en langue française ont négligé d’apprendre le français. Leur glossaire m’en assure. O les inattendues et les merveilleuses bouffonneries ! Ces messieurs daignent nous révéler que « latent » se doit entendre, « qui est caché », et que « immanent » est une manière d’analogue de « permanent ». Il y a si peu de temps qu’ils le savent ! Ils sont persuadés que nous avons besoin qu’on nous l’explique. Et ils nous expliquent aussi ce que signifient halo, édicule, électuaire, oaristys, et ce que c’est que lacustre, lustral, étanche, sibyllin, ronronner, rougeoîment. C’est vraiment trop de bonté… A vrai dire, ils conviennent en leur préface que, ces mots, ils ne les ont pas précisément inventés. Mais ils croient les avoir remis en honneur, et qu’on ne les rencontrait point « dans le pauvre vocabulaire de nos écrivains en renom ». Et qui sont ces écrivains en renom ? Victor Hugo est-il un écrivain en renom ? Il a employé « halo » avant M. Kahn :

La lune a l’air craintive
Au fond de son halo…

Victor de Laprade est-il un écrivain en renom ? Il a employé « électuaire » avant M. Kahn :

La muse vous nourrit des saints électuaires
Et toucha votre bouche avec ses lèvres d’or…

Notre cher collaborateurs André Theuriet est-il un écrivain en renom ? Il a employé « oaristys » avant M. Kahn :

Voici la solitude et l’heure désirée
Des propos amoureux et des oaristys…

La vérité, c’est qu’on n’eût pu faire d’un vocabulaire de ce genre une œuvre de quelque portée qu’en relevant d’abord le vocabulaire de l’un des écrivains que les poètes non décadents reconnaissent pour des maîtres (Hugo, Gautier) et en notant ensuite les mots que les décadents et en notant ensuite les mots que les décadents y ont ajoutés (on en eût trouvé peu, et de bien inutiles). Mais il eût fallu pour cela avoir lu Hugo ou Gautier, et ces « esthètes » n’ont rien lu. Leur style, au reste, s’en ressent. Qu’ils sont délicieux quand ils observent que Flaubert « aimait employer décadent dans le sens de raffinement ! » – « Employer décadent dans le sens de raffinement », voilà tout justement comment parlait madame Gibou…

Et la chose que je ne savais point et qui m’a réjoui, c’est que si les décadents n’ont pas lu leurs devanciers, ils ne se sont pas lu davantage. Il faut que j’aie lu leurs œuvres avec plus de conscience qu’ils n’ont fait eux-mêmes (car je leur pourrais signaler tels de leurs vocables qui leur ont échappé). J’ai cherché vainement dans leur lexique les mots éliciter (Paul Verlaine), la ténèbre, fallace (subst.), hanebane (Jean Moréas), égareuse, susciteuse, fantomal, consolance (Charles Vignier). Soyez sûrs que j’en trouverais encore d’autres, en cherchant…

Mais il vaut mieux conclure. Je le ferai en deux mots. Ces jeunes gens ont peu de science, et moins de conscience. Ils sont ignorants et pédants. Ce qui ne serait rien s’ils avaient du génie. Le triste, c’est qu’il n’en n’ont pas.

Jules Tellier,  “Un glossaire” in Le Parti National, 1er novembre 1888

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