Le blog de référence pour tout amateur ou amatrice de littératures fini et antéséculaires est, et demeure, le Livrenblog qui nous a livré ces dernières semaines des articles des plus intéressants au premier rang desquels les chroniques de Gustave Kahn, parues dans la Société Nouvelle, suite à la condamnation d’Auguste Vaillant et son attentat commis à la chambre des députés le 6 décembre 1893.
SPONTANEITE ou DISCIPLINE ?
Dans son dernier article, le Livrenblog nous livre quelques truculentes réponses d’écrivains à l’enquête lancée par L’Ermitage en Juillet 1893 sur l’organisation de la société. La question posée était : « Quelle est la meilleure condition du Bien social, une organisation spontanée et libre, ou bien une organisation disciplinée et méthodique ? Vers laquelle de ces conceptions doivent aller les préférences de l’artiste ?».
Ce à quoi Wilde répondit : “Autrefois, j’étais poète et tyran. Maintenant je suis artiste et anarchiste”. On le préférait autrefois.
Remy de Gourmont : “Sûr d’être toujours broyé par la machinerie sociale, l’artiste doit se méfier – de tout.” Un siècle plus tard, nous vous le disons : nous, nous méfions de l’artiste plus que tout.
Enfin Rachilde, éblouissante : “D’abord, il faut tout démolir. Ensuite, quand tout sera par terre, on se réunira spontanément sur une place publique (s’il en reste une), et on avisera aux moyens de tout reconstituer ; mais, comme il n’est guère possible de s’entendre en liberté, chacun voulant crier plus fort que l’autre, on plantera une borne, on déléguera des gens pour monter dessus, et, d’instinct, on les choisira sonores, c’est à dire creux.
D’où les députés.
Puis il pleuvra (il finit toujours par pleuvoir). Viendra donc l’idée méthodique de couvrir les orateurs d’un parapluie. Du parapluie au fronton grec, il n’y a qu’un pas à faire… en arrière. On le fera, et les pas en arrière, c’est le principe de toute discipline.
D’où la Chambre.”
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Disponible à l’adresse du Frisson Esthétique. (16 neurones jusqu’au 30 Septembre).
Le prochain numéro de la revue éponyme aura pour thème les coquillages.
Les phalanstériens se moquent grandement des miracles ; il n’y a point de plus fiers incrédules, et ils sont fâchés que Jésus-Christ, qu’ils estiment un génie assez complet pour son époque, ait déshonoré son enseignement par ces prodiges si nombreux rapportés dans les évangiles. Quelle bonne volonté qu’on y mette, en effet, cela ne peut passer pour mythe et pour allégorie : donc, au bout du compte, ce sont des impostures.
Mais ils se tiennent pour assurés que la réalisation de l’utopie fouriériste accomplira tous les miracles annoncés par leur prophète : que l’océan sera changé en un immense bol de limonade gazeuse, pour la commodité des navigateurs ; -que la lune d’aujourd’hui qui est maussade et inodore, sera réformée et remplacée par cinq autres lunes de différentes couleurs, dont l’influence, ou celles des nouveaux astres qui les accompagneront, parfurmera les légumes de toutes sortes d’odeurs délicieuses ; -que le lion deviendra le plus doux des chevaux de poste ; -que l’homme ne mourra presque plus ; -que les habitants du phalanstère vivront entre eux dans une harmonie profonde, en se communiquant réciproquement leurs femmes. -Si quelqu’un ose dire qu’il restera dans le coeur de l’homme la moindre trace de sentiments sur lesquels reposent aujourd’hui le goût et le besoin de la famille, qu’il soit anathème ! Anathema sit ! Ce drôle-là n’a point lu M. Considérant !
Louis Veuillot, LesLibres penseurs, 1886.
Un peu de bon sens, il y a 123 ans…
Clarens, Vaud, 26 septembre 1885.
Compagnons,
Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n’est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l’exercice du droit de suffrage.
Le délai que vous m’accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j’ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.
Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. Qu’il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d’une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu’ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.
Voter, c’est être dupe ; c’est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d’une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l’échenillage des arbres à l’extermination des peuplades rouges ou noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l’immensité de la tâche. L’histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.
Voter c’est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l’honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages et peut-être ont-il raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l’homme change avec lui. Aujourd’hui, le candidat s’incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L’ouvrier, devenu contremaître, peut-il rester ce qu’il était avant d’avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n’apprend-il pas à courber l’échine quand le banquier daigne l’inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l’honneur de l’entretenir dans les antichambres ? L’atmosphère de ces corps législatifs est malsain à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s’ils en sortent corrompus.
N’abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d’autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d’action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c’est manquer de vaillance.
Je vous salue de tout coeur, compagnons .
Élisée Reclus
Lettre adressée à Jean Grave,
insérée dans Le Révolté du 11 octobre 1885.
Retrouvez Elisée Reclus, sur le même thème, dans le dernier numéro de l’Oeil bleu…